Covid-19 : Regard sur l’actualité quotidienne et invitation à réfléchir !

Covid-19 : Regard sur l’actualité quotidienne et invitation à réfléchir !

«Mais la grande problématique qui se dessine au sommet de ces débats, c'est la façon dont l’Eglise se comprend elle-même, la façon dont elle comprend sa place et sa tâche dans l’histoire, et par conséquent son rapport avec le monde» (Abbé Sylvère Nkunzimana).

L’actualité de ces derniers temps tourne autour du coronavirus. Une épidémie, initialement localisée dans la seule ville de Wuhan en Chine, on est passé à une pandémie qui, aujourd’hui, touche la planète entière, à l’exception de certaines Nations, et là aussi des doutes planent sur la sincérité des informations qui filtrent officiellement à partir de ces Nations. Beaucoup a été dit au sujet de cette pandémie et beaucoup a été entrepris à travers le monde pour tenter d’anéantir le virus, ou tout au moins tenter de s’en prémunir. La réflexion continue. Et l’action aussi ! La responsabilité de tout un chacun essaie de se mobiliser, qu’il s’agisse d’instances gouvernementales ou d’institutions religieuses, et cela à plusieurs niveaux.

Dans un contexte du genre, chacun y va de son interprétation. C’est ainsi que certains ont vu l’origine de cette épidémie dans la furie du Ciel qui, entre autres, ne supporterait plus l’inconduite de nos contemporains. La tentation récurrente est de se moquer d’une telle interprétation, mais la question interroge l’Eglise et sa foi car, c’est la vision de Dieu qui est en cause.

D’autres ont vu dans l’apparition de cette épidémie, l’arrivée d’une échéance historique inéluctable, tant il est vrai – disent-ils – que de telles calamités se vérifient à un rythme séculaire. Ainsi, on les a entendu ressasser le cours de l’histoire, s’arrêtant à l’époque de la grippe espagnole de la période 1918-1920, pour faire passer l’idée que, 100 ans plus tard, devait immanquablement se passer quelque chose de fatal, en l’occurrence, puisque c'est le cas, le covid-19. A part l’imprécision notoire d’un tel calcul, on doit aussi noter que de tels prophétismes ne sont pas sans impertinence de façon générale dans l’histoire de l’humanité. Au niveau mondial, nous savons par ailleurs que, après la grippe espagnole, on n’a pas eu la chance d’attendre 100 ans pour connaitre une autre pandémie. Le Sida est là pour nous servir d’exemple. Ce n’est pas pour rien que nous parlons de la pandémie du Sida. Aux niveaux continentaux, on a connu assez de problèmes spécifiques, comme l’Ébola en Afrique. Au niveau national, ici au Burundi, à coté du sida, il y a bien d'autres maladies qui fauchent des vies humaines à un rythme tellement inquiétant que parler d'épidémie est le moindre qu’on puisse envisager. Je pense particulièrement à la malaria. Mais on en a connu beaucoup d'autres, surtout dans la première moitié du dernier siècle, comme la maladie du sommeil, la variole, la méningite, le typhus, et autres. Et puis, à part les maladies, on a connu assez d'autres calamités naturelles comme les disettes répétitives au début du siècle dernier comme aussi au début du siècle en cours. On connait les moments forts de ces famines. De l’avis du professeur René Manirakiza , certaines expressions sont restées dans la mémoire collective des burundais, entres autres Gahembe et Manori, qui renvoient respectivement aux famines des années 1930 et 1940. S’il fallait vraiment attendre 100 ans pour subir les affres d’une calamité naturelle, notre vie serait à peu près moins dure qu’elle ne l’est.

Mais, c'est le discours médical qui retient le plus d’attention. C'est de lui en effet que découlent les nombreuses décisions, tant politiques qu’ecclésiales, qui ont défini le style de vie et l'agir d’entières populations à travers le monde, pendant ce temps de la pandémie. Nous savons que cette maladie est causée par un virus qui peut se transmettre d’homme à homme. Une personne infectée est capable d’en contaminer au moins trois autres. Dans un contexte d’absence totale de vaccin et de traitement spécifique, on comprend pourquoi les méthodes barrières constituent la seule protection dont nous avons à disposition contre le covid-19. D’où la sensibilisation à se laver fréquemment les mains, à ne pas se toucher le nez, la bouche les yeux (qui constituent la principale porte d’entrée du virus), se couvrir la bouche ou le nez par un mouchoir ou le pli du coude quand on doit tousser ou éternuer, éviter de se serrer la main, porter un masque, ou alors rester chez soi !

Toutes ces mesures sont appliquées un peu partout dans le monde, avec un poids inégal, selon les cas et selon les gouvernements. Disons que c'est l’isolement ou confinement – partiel ou total – la mesure la plus drastique qui a été privilégiée dans les pays les plus touchés. Et cela pour réduire la contagion au maximum. A certains endroits, même les portes des églises ont été fermées et le sont encore, avec l’accord de la Hiérarchie. Ici chez nous, le gouvernement n’a pas retenu opportun d’empêcher les rassemblements et d’imposer un confinement total. La motivation principale découle du fait que le virus, quoi que présent, n’est pas assez diffus au point d’imposer à la population le poids de l’isolement total. Ici, comme ailleurs, beaucoup a été dit, et on peut continuer à réfléchir.

Du coté de l’État, on peut noter la préoccupation à limiter les contagions. Cela se note à travers les structures préposées pour abriter tous ceux qui arrivent au pays en provenance surtout des pays frontaliers. Ces zones de quarantaine sont une solution aux fins de la prévention. On peut espérer que les cas avérés de coronavirus restent isolés de façon que l’État n’en arrive pas aux mesures drastiques qui, de toutes les façons, sont une contrainte pour tout le monde. Une contrainte qui devient bien sûr responsabilité quand toutes les autres solutions se révèlent inefficaces. A ce propos,

Cfr. R. MANIRAKIZA, Population et développement au Burundi, L’harmattan, Paris 2008, p. 117.

 

on pourrait même avancer l’idée selon laquelle l’isolement pourrait s’appliquer uniquement aux personnes plus à risque pour laisser les autres continuer à vaquer à leurs occupations quotidiennes. C'est du moins un constat que l’on pourrait faire comme évaluation de l’expérience de deux mois de confinement total dans certains pays occidentaux ; n’aurait-il pas été plus judicieux d’isoler les seules personnes à risque, à commencer par celles déjà contaminées ? Les services sanitaires auraient continué à soigner et, en même temps, les autres secteurs publics et privés seraient restés fonctionnels. On sait en effet que la crise économique qui suivra risque d’être aussi dramatique. Déjà, les chiffres à ce jour sont alarmants. Le PAM parle déjà d’une « pandémie de faim » où le chiffre de 135 millions de gens qui souffrent de la faim risque de doubler, à cause de l’impact économique du coronavirus. Ici chez nous, comme ailleurs, le travail préliminaire consisterait à identifier ces personnes à risque, et il n’y a pas de doute que parmi celles-là figurent tous ceux qui viennent des pays où le virus est diffus (jusqu’aujourd’hui, nous savons que les pays frontaliers avec le Burundi sont plus touchés par rapport au Burundi) et tous ceux qui éventuellement entretiendraient des contacts avec eux.

Du côté de l’Eglise, sauf rare exception, la ligne suivie a été celle de se conformer aux directives des gouvernements, motivées elles aussi par l’évolution de chaque contexte. Les mesures plus extrêmes ont consisté dans l’abandon des célébrations liturgiques, proprement parce qu’il était impossible de se rassembler dans un régime de confinement total. Des voix (à vrai dire isolées) ont crié au scandale de la part de l’Eglise laquelle, disait-on, ne devait pas fermer les églises aux fidèles, l’Eglise ne l’a jamais fait par le passé, c'est dans les moments durs comme celui-ci que l’Eglise doit davantage être proche des gens, et par le passé, des épidémies plus dévastatrices ont été conjurées proprement parce que l’Eglise a multiplié les occasions de célébrations, Saint François d’Assise embrassait les lépreux… La décision de ne pas célébrer, pour cette voix critique, dénote d’une Eglise au diapason avec le monde d’aujourd’hui, et donc d’une Eglise sans foi. Soit. Mais nous devrions d'abord noter qu'il n’y a pas d’obstacles juridiques ni de valides considérations théologiques contre la suspension des célébrations liturgiques. C'est un choix douloureux mais nécessaire, incontournable, au moins dans nombreux de pays où la hiérarchie ecclésiastique n’a pas eu d'autres choix que celui d’adhérer à la ligne du gouvernement. Pour qui s’intéresse de la vie ecclésiale, c'est bien sûr une occasion pour réfléchir davantage sur le droit et la théologie, sur l’expérience religieuse et la foi.

Notons ensuite que l’urgence sanitaire qui s'est créée avec le covid-19 n'est pas exactement identique aux épidémies des siècles passés. Aussi le secteur sanitaire et même l’Eglise dans sa globalité ne sont plus ce qu’ils étaient au 16ème siècle. Nous pouvons aujourd’hui vanter d’avoir à disposition un ministère de la santé publique qui n’existait pas alors ! Et le progrès de la science médicale est aujourd’hui plus évident qu’il ne l'était alors ! Qui s’en plaindrait ? En tout cas pas l’Eglise qui, de toutes les façons, dispose d’un interlocuteur et d’un collaborateur (Ministère de la santé publique) capable de s’acquitter plus ou moins efficacement de ce dont elle s’occupait dans le passé, faute de mieux. Comparaison n'est pas raison ! Une concurrence à l’État, en la matière, serait signe de faiblesse pour l’Eglise plutôt que de force. Et que penser de la responsabilité de l’Eglise pour le cas de figure? Il me semble que l’Eglise a pris la bonne direction. Ce qui est en jeux, c'est la santé publique, c'est le bien commun, et les célébrations liturgiques, sans mesures de distanciation (ce qui reste difficile, au moins dans notre contexte local) sont une possibilité de contagion. La fermeture des Eglises n’a pas été une solution lâche.

Mais la grande problématique qui se dessine au sommet de ces débats, c'est la façon dont l’Eglise se comprend elle-même, la façon dont elle comprend sa place et sa tâche dans l’histoire, et par conséquent son rapport avec le monde. Nous reconnaissons là les grandes questions du Concile Vatican II. Les solutions liturgiques qui ont été proposées oscillent entre visions ecclésiologiques qui ne se recoupent pas totalement. Pour le dire avec l’expression symbolique de la pyramide du Pape François, on a pu constater des visions d’une Eglise conçue comme une pyramide, parfois avec son sommet en haut, parfois avec son sommet en bat. Ce n'est pas la même chose. Disons que, sur ce versant, cette pandémie offre une occasion pour réfléchir encore plus sur le mystère de l’Eglise, et de façon générale, une invitation à reprendre en main le concile Vatican II. Une nouvelle saison s’ouvre pour l'Eglise. En guise d’exemple – de simplification -, ne pouvant plus célébrer comme d'ordinaire, et profitant du progrès technologique en matière de communication, beaucoup ont invité les fidèles à suivre la messe sur internet ou sur la télévision ou autres radios. C'est bien sûr un atout que de disposer aujourd’hui de ces moyens télématiques pour communiquer. En milieu ecclésial, peut-être nous réussirons un jour à penser le web comme lieu liturgique, et il me semble que c'est gagné, en partie. Nous serons probablement invités à penser au sérieux la notion de la communion spirituelle. Et d'autres aspects liés à ce contexte virtuel, nouveau et inédit. Mais l’invitation à suivre les célébration in streaming (en direct) ou en différé par un quelconque moyen de communication peut faire passer l’idée selon laquelle, dans l'Eglise, vaut uniquement ce qui est fait par le prêtre. C'est ainsi que l’on parlera de la validité objective de la célébration. L’idée n'est pas nouvelle. Le concile Vatican II a ouvert de nouveaux horizons, mais le chemin reste long. Ainsi beaucoup d'autres ont vu dans le confinement une opportunité de renouer avec la notion de l'Eglise domestique. Suivre une célébration in streaming peut être chose bonne, mais il est encore plus beau et mieux de prier là où on est, ensemble, en famille. N'est-ce pas là la logique élémentaire de l'Eglise primitive ? Avant que l'Eglise n’évoluât en institution telle que nous la connaissons aujourd’hui, c'est dans les familles qu’elle était reconnue et vécue. N'est-ce pas là avant tout la logique de l’Evangile ? Dans toute liturgie, nous célébrons le Seigneur présent au milieu des siens, selon la recommandation du Christ : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18,20). A côté du concept « Eglise-famille », le confinement nous donne l’opportunité de jeter un nouveau regard sur cet autre concept, aussi vrai, aussi riche et aussi historique que le premier : « famille-Eglise ». La liturgie célébrée à l'Eglise physiquement (par le prêtre) et à laquelle on peut assister virtuellement (in streaming) doit aller de pair avec celle célébrée en famille (la prière du bréviaire, le chapelet, et autres). Il n’y a pas l’une sans l’autre. Et le malheur serait de les séparer ou de supposer la pertinence de l’une au détriment de l’autre.

Pour notre Eglise du Burundi, heureusement, on n’a pas fermé les églises. Et on peut fort souhaiter ne devoir pas en arriver à cette ultime décision. Mais la responsabilité de notre Eglise est aussi large, en termes de prévention et d’intervention. Il me semble que, dans la mesure du possible, tout le monde est mobilisé.

Je pense particulièrement à cette sensibilité de la hiérarchie à faire valoir le respect absolu de toutes les mesures préventives prises par l’État. Mais ces mesures peuvent rester sans effet s’il n’y a pas une implication personnelle de tous les citoyens. Un travail de sensibilisation est nécessaire. J’y vois une tâche aussi pour l’Eglise. Parce que, pour la plupart d’entre nous, la conscience que nous avons de notre responsabilité en vue de la prévention ne va au-delà des mesures prises pas l’Etat. Ainsi, d’aucuns relèvent que les burundais continuent à organiser leurs fêtes traditionnelles et familiales (et pas seulement) comme si de rien n’était. Ici, je crois que l'Eglise pourrait prêcher par l’exemple. Que la chose doive impérativement bousculer nos habitudes et nos traditions, c'est évident. Ça va nous couter larmes et souffrances, mais quelque chose de nos styles de vie (même ecclésiaux) doit changer. Ce qui est dit ici de l’aspect festif, pourrait, mutatis mutandis, s’appliquer à d'autres aspects de la vie, tant civile qu’ecclésiale.
Je pense aussi à la part prépondérante de nos Caritas diocésaines et paroissiales pour donner un coup de main quant à la contribution pour maintenir ceux retenus dans les zones de quarantaine. Oui, on ne peut être totalement à la hauteur, tant les défis sont immenses, mais la charité, quand elle se fait inventive et créatrice (1 Ts 1,3), peut toujours plus. C'est un rendez-vous auquel l'Eglise ne peut manquer. Elle est là.

Dans tous les cas, cette pandémie mobilise tout le monde. Une occasion pour accroitre le sens de notre appartenance commune à notre commune humanité, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest de la planète. Pour l'Eglise, tant locale qu’universelle, c'est une occasion pour nous de saisir encore plus le sens de l'Eglise, comprendre mieux l'Eglise, comprendre peut-être diversement l'Eglise, pour enfin – et pourquoi pas - pouvoir vivre diversement dans l'Eglise. C'est un enjeu !

Réflexion de Monsieur l’Abbé Sylvère NKUNZIMANA du Diocèse de Muyinga.

Professeur-Educateur de Morale au Grand Séminaire Saint Jean Paul II de Gitega.